« Chacun se fait une image caverneuse et obscure de l’intérieur de sa tête. Chacun se fait une image caverneuse et obscure du ventre maternel. […] Les grottes furent de ce fait des crânes à rêves c’est-à-dire des utérus reproducteurs des êtres dont les images étaient accrochées aux parois. Nuits gravides, réservoirs cynégétiques, le monde paléolithique eut peur des retours de toutes ces images du jour et de tous ces êtres pourtant massacrés ou absents que les rêves imposent au corps qui dort. » Pascal Quignard, La Nuit sexuelle.

– Ça commençait comme ça : « Stéphanie remonte la piste des images, traquant leurs apparitions au fil du temps, des mythes, et peut-être des cultures. »
– Haha, comme Fitzcarraldo, le personnage de Werner Herzog ?! Ce n’est pas un peu cliché, ça ? Et toi, tu veux m’emmener sur ton territoire d’analyse de son travail ? Je ne suis pas certaine d’avoir envie de me laisser avaler. « Si un jaguar te voit comme un être capable de le regarder en retour – un soi comme lui, un toi – il te laissera tranquille. Mais s’il venait à te voir comme une proie – un cela – tu pourrais bien finir viande morte. »
– Ok, ok, Eduardo Kohn… Moi aussi j’ai lu Comment pensent les forêts. Ceci dit, c’est drôle que tu le prennes comme cela : Stéphanie me racontait justement que l’un des deux vêtements intitulé Prédation #1 s’inspirait des trajes da dança do tigre, ces costumes mexicains provenant de l’état du Guerrero : d’étranges combinaisons de tigre (jaguar), très raffinées, élégantes, et accessoirisées d’une corde avec laquelle les hommes se battaient à mort. [Pause.] On peut dire que, d’une certaine manière, son arrivée récente au Brésil lui donne l’occasion de pousser cette exploration dans des territoires plus obscurs.
– Certes, mais la lecture de Métaphysiques Cannibales de Viveiros de Castro, qui irrigue ses recherches actuelles, tente de déconstruire la relation fantasmée à l’altérité, à la figure même du sauvage. Il y a la possibilité d’être incorporé par le point de vue de cet autre.
– Pourtant… tu ne peux pas nier une certaine fascination.
– Pour ? Le Brésil ? – Oui, son imaginaire. Le cannibalisme, notamment. – Et en même temps, on sent bien qu’elle se méfie de cette fascination.
– Mieux : elle la met en scène. Tu as remarqué, étrangement, dans cette exposition, les œuvres, quand elles ne restent pas aux murs, les redoublent. Comme autant de parois, de peaux.
– Normal, non ? Comment coloniser l’espace ? (Y compris celui de la galerie.) Et puis, avec de tels sujets… on reste parfois à distance, on longe les murs.
– C’est vrai, Stéphanie m’a même parlé de « vitrification ». Cela va de pair avec le phénomène de fascination : quand on est littéralement médusé, pétrifié par ce que l’on regarde… que l’on s’y heurte presque.
– Tu sais que c’est même une technique de prédation : immobiliser sa proie par le regard, l’hypnotiser ?
– De manière générale, les œuvres de Stéphanie fonctionnent comme des pièges. Des pièges pour le regard… avec des yeux, des percées, des jeux de reflets, de perspectives inversées, etc. Et toute une phénoménologie propre à son rejeu de formes héritées du minimalisme…
– Oui, car ce sont aussi et surtout des pièges pour la pensée, précis et élastiques à fois, resserrant et desserrant leurs filets autour de références variées, voire variables. Ces références deviennent elles-mêmes des mailles de cet entrelacs, en capturant d’autres à leur tour. Butterfly Men, par exemple, est une sorte d’auvent… ou de store qui abrite et dérobe à la vue donc… paré de motifs pareils à des ocelles de paon et renvoyant aux chasseurs de papillons des Emigrants de W. G. Sebald.
– « Deux hommes en redingote foncée… portent une civière sur laquelle, cachée par un grand châle à fleurs en soie frangée, un homme devait être étendu. C’est le chasseur Gracchus. » On croirait reconnaître dans le store de Stéphanie le « grand châle à fleurs en soie frangée » que décrit ce même Sebald dans Vertiges.
– Attends… le chasseur Gracchus, le même que celui de Franz Kafka, mort lors d’une chasse ?
– Oui. Des images surgissent, ressurgissent et hantent Stéphanie. Elles se multiplient, se démultiplient. Un labyrinthe de parois vitrées – qui laisse voir et refuse l’accès.
– Et surtout : où l’on serait cerné par les images. Peut-être comme Gracchus, est-on devenu la proie, au cours de la traque.
– Mais alors, si l’on parle de fascination, est-ce que ce n’est pas précisément la chasse aux images qui se retourne contre elle-même ? Comme une chasse au papillon qui tournerait mal ?
– Oui !!! Comme dans La Nuit sexuelle ! « Le retour de bâton » : « la rétrospection interdite ».
– …
– « Le tueur tué, le prédateur devenu proie ».

Antoine Camenen et Marie Cantos, dialogue fictif, mars 2018.