Depuis quelques temps, le récit s’est ménagé une place, dans la pratique de Stéphanie Raimondi, sous une forme plus explicite. Si ses premières pièces provenaient pour la plupart d’une image mentale à laquelle elle donnait forme et qui constituaient les prémisses d’un récit, son travail s’est en quelque sorte ramifié ou, pour employer une métaphore archéologique, sédimenté. Stéphanie Raimondi part moins d’une image que d’un récit – de Duras, Quignard, Borges ou encore Moravia…. Partant d’une trame narrative, elle s’attache alors à décomposer et recomposer les fils du texte. Elle croise ainsi différents indices, dresse une constellation de signes et à partir de ce travail de fouilles, pour reprendre encore une image empruntée au champ de l’archéologie, fait affleurer des formes et des structures. C’est le cas, par exemple, pour sa pièce La Dépendance (2014), conçue à partir du Mépris de Moravia. La lecture qu’elle fait de ce texte superpose à la fois le film qu’en a tiré Jean-Luc Godard, l’Odyssée d’Homère, mais aussi l’architecture moderniste de la villa Malaparte. Sa pratique consiste alors à recouper ces différents fils pour en extraire une forme qui condense, catalyse et traduise les rapports qui se sont tissés entre eux, voire qui fasse surgir ces rapports sous un angle nouveau.

Dans le cas de La Demeure d’Asterion (2015), structure labyrinthique inspirée par un texte de Borges et composée de fines baguettes de laiton, on retrouve la même logique. Il s’agit de se saisir du mythe du Minotaure et de lui donner une forme qui fasse écho à tout un réseau de références : les labyrinthes de Borges, les formes géométriques et posées à même le sol de l’art minimal mais aussi quelque chose qui rappelle les parures antiques. Ce rapport à l’Antiquité se trouve encore renforcé par l’usage qu’elle a pu faire, en cours d’exposition, d’une solution de vert-de-gris qui, tout en faisant presque disparaître sa structure, renvoyait à l’idée que ce pigment était couramment utilisé comme poison dans l’Antiquité. Stéphanie Raimondi cite d’ailleurs souvent un très beau livre de Quignard consacré à la Rome antique, intitulé Le Sexe et l’effroi. Ce qu’elle aime sans doute dans l’art de l’Antiquité et en particulier dans les fresques pompéiennes, c’est que ces figures à demi-recouvertes, à demi-effacées, invitent au déchiffrement. Telles des pierres de Rosette, elles demandent à ceux qui les regardent de reconstituer et de déployer le récit, mais aussi les différents temps qu’elles tiennent en suspens. A la manière d’une archéologue, Stéphanie Raimondi part donc d’un texte qu’elle déconstruit et réagence afin de donner forme à un autre récit. Le spectateur est alors amené à circuler entre les différentes strates narratives et formelles et doit activer, à partir de ces éléments qu’à son tour il accorde, sa propre lecture et sa propre expérience.

Géraldine Sfez (juillet 2015).