Dans l’exposition Qui Vive¹, le fameux doigt de Saint Thomas fouillait le cœur de la matière, la chair exhibée de l’image du Christ. On aurait pu y apposer le commentaire de Gaston Bachelard, tiré de La terre et les rêveries de la volonté : « Déjà la sensation tactile qui fouille la substance, qui découvre, sous les formes et les couleurs, la matière, prépare l’illusion de toucher le fond de la matière. Aussitôt l’imagination matérielle nous ouvre les caves de la substance (…) »². Alors, pour comprendre au fond ce que sont ces formes, je suis tenté de suivre le geste du saint incrédule. Et me chargeant des images et récits que m’amènent en trombe les œuvres de Stéphanie Raimondi, je décide de pénétrer moi aussi le matériau, et m’ouvre les caves de la substance.

Parmi les œuvres exposées, La Reine des serpents formait une large coupole en laiton, accueillant dans son creux un mélange d’eau et de poudre de marbre. Autour de ce baquet convergeaient des tourillons en noyer tournés (Sans-titre), l’ensemble peignant un paysage pour l’imagination, un bassin où des reptiles viendraient s’abreuver. C’est d’un roman – Sur les falaises de marbre³ – que l’artiste tire cette image. Mais la source se distille parmi les autres ; et de Sans-titre, on peut aussi penser, par exemple, aux bâtons de passeur. Ou se souvenir de Bachelard qui qualifiait l’animal – terrestre plus que les autres – de « trait d’union entre le règne végétal et le règne animal »⁴ (on pourrait d’ailleurs dire que Stéphanie Raimondi, elle, tire le dernier trait, celui reliant le végétal au minéral). Enfin, on peut se répéter les mots teintés d’étonnement que tint Chateaubriand, à propos du serpent : « on ne saurait dire où gît le principe de son déplacement »⁵. N’est-ce pas ce que tente d’élucider l’artiste, dans le champ des arts, quand elle accumule les images et les références ? Sa pratique ressemble à un effort pour capter l’origine de ce mouvement, tout en prêtant une oreille attentive aux matériaux. Elle suit l’itinéraire de ces formes premières renfermant quelque vérité impénétrable, archaïque et immémoriale… ces fossiles que l’humanité ronge dans ses mythes et ses récits, à travers les âges, et dont il faut révéler la vie séculaire.

Cicéron dans les Tusculanes (IV, 18) écrit : « Un homme qui s’est jeté (praecipitaverit) du haut du cap Leucate ne peut pas s’arrêter suivant sa volonté ». (…) Dans le De ira (I, 7) Sénèque le Fils reprend l’image de Cicéron de l’homme qui plonge dans l’abîme et commente ainsi le « plongeon de la mort » : non seulement l’homme précipité ne peut revenir en arrière mais il « ne peut pas ne pas parvenir là où il aurait pu ne pas aller ».⁶

Les forces auxquelles sont soumises les œuvres de Stéphanie Raimondi sont les mêmes que celles qui entraînent le plongeur du cap Leucate. Mais leur direction n’est pas imposée par la gravité. Ce sont des forces plus dynamiques qui les parcourent, proches de celles qui tendent le pin au bord de l’abîme de Gaston Bachelard – image de la volonté-puissance. Cet être vertical élance sa cime au-dessus du gouffre, il ne ploie pas ; au contraire, sa ligne défie la gravité. « [Le pin] n’est pas une matière, il est une force, une force autonome. Sa force, il la trouve dans sa projection même. »⁷ Parce que les formes, que Stéphanie Raimondi manipule, sont parcourues par ces forces, ses matériaux deviennent des conducteurs. Statiques, électriques – ils se sont chargés dans leur course immobile des rêveries des civilisations.

A Tale of two circles expose sensiblement cette action de la matière ; même format et mêmes motifs géométriques que le dessin de Malevitch – la fine plaque de laiton comporte deux cercles, dont un évidé. Le vert-de-gris, qui a léché la surface du laiton, y creuse des irrégularités et peint un premier cercle dont la couleur fascinante doit à la violence de la réaction chimique. Peu importe que la direction soit celle d’une croissance ou d’une déliquescence, la substance mortifiée par l’acide soulève subtilement une vie enfouie. En œuvrant en alchimiste, elle rend visible un mouvement intime ; car, de manière générale, « Ce que cherche l’alchimiste, c’est moins un germe désigné dans des formes emboîtées, que la matière de germination, que la force germante dans sa puissance universelle ».⁸ D’où cette impression, face à ses œuvres, d’une constante bascule entre la rigidité des formes, presque minérales, et les mouvements qui les traversent, vivants, d’ordre quasi aquatique. Au passage, le jumelage des matériaux dans La Reine des serpents suggérait à l’oreille un collage de mots : du laiton au laiteux. Les références se croisent, et c’est au bord d’une dialectique essentiellement souterraine que je trempe les lèvres, m’abreuvant de ces laitances qui remontent de la matière.

En 2015, La demeure d’Astérion offrait bien cette pluralité des sources propre à faire affleurer une nappe cachée. « Il faut des lignes d’images pour descendre. »⁹ L’installation confrontait un extrait du texte de Jorge Luis Borges et l’assemblage au sol de baguettes de laiton, représentant un labyrinthe. Je suis spectateur de récits abrégés. Le texte est tronqué, les baguettes rongées par l’acide. Le labyrinthe, motif d’un parcours tortueux et ramifié, est ici aplati au sol, comme si l’égarement propre à l’exploration des images était annulé. Manière de désamorcer l’efficacité du récit sur l’esprit. C’est le souhait d’un-e incrédule qui est exaucé, de celui ou celle qui aimerait se soustraire au tempo de la vision ; peut-être en gagnant un point de vue plus aérien, pour appréhender un temps plus large. Car les mythes auxquels se réfèrent ces images sont comme des alluvions, des formations que le courant dépose en bordure de notre Histoire. Ils ne constituent à vrai dire que de brefs arrêts dans la bouche de l’humanité. Comment lire alors ces récits dont les œuvres de Stéphanie Raimondi ont fait leur charge ? Ils sont comprimés dans des formes singulières, dans chacune de ses œuvres, synthétisant les figures qu’a accumulées le temps. « Dans la pierre (…) l’image, chaque image est fixée comme si l’épaisseur du minéral conservait la nuée, la flamme ou la cascade à tous les instants de sa métamorphose kaléidoscopique. Chacun d’eux, témoin immortel, est enregistré pour longtemps : pour toujours, à l’échelle de la brève saison humaine. »¹⁰ L’iconographie que ces objets déploient est volontairement hétéroclite, et l’œil finit par ne plus embrasser que les distances entre les références. Il n’y a, à proprement parler, plus de thème commun, plus rien à distiller des images qui m’apparaissent dès lors comme les déterminations aveugles d’une force. Il faut les étaler, pour les considérer bout à bout, afin que je puisse voir enfin dans quel mouvement elles sont prises – dans l’inertie d’un fossile. La vision d’E.W. Eschmann a finalement trouvé une main complice.

La roche, elle aussi, voudrait exister. Si nous connaissions ses instincts et les moyens propres à l’exciter et à la féconder, nous pourrions peut-être faire l’élevage de différentes espèces de marbre, comme nous faisons l’élevage des dahlias ou des chats siamois.¹¹

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¹ Qui Vive, exposition personnelle de Stéphanie Raimondi, L’espace d’en bas, Paris, 21/10/2016-
06/01/2017.
² Gaston Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, Paris, José Corti, 1992, p. 32.
³ Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, Trad. Henri Thomas, Paris, Gallimard, Coll. « Blanche », 1942.
Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos, Paris, José Corti, 1948, p. 293.
Chateaubriand, Génie du christianisme, Gallimard, 1978, p. 531 : « Ses mouvements diffèrent de ceux de tous les animax ; on ne saurait dire où gît le principe de son déplacement, car il n’a ni nageoires, ni pieds, ni ailes, et cependant il fuit comme une ombre, il s’évanouit magiquement. »
Dans La terre et les rêveries du repos, p. 294, Bachelard poursuit : « Le serpent est, en nous, un symbole moteur, un être qui n’a « ni nageoires, ni pieds, ni ailes », un être qui n’a pas dévolu ses puissances motrices à des organes extérieurs, à des moyens artificiels, mais qui s’est fait le mobile intime de tout son mouvement. »
Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi (1994), Gallimard, Coll. « Folio », no 2839, Paris, 2016, p. 191.
G. Bachelard, L’air et les songes, Paris, José Corti, 1943, p. 169-171.
G. Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, op. cit., p. 241.
Ibid, p. 399.
¹⁰ Roger Caillois, L’écriture des pierres, Genève, Skira, 1970, p. 121.
¹¹Ernst W. Eschmann, Entretien dans un jardin, suivi de Lettres imaginaires, Paris, Stock, 1943.

Antoine Camenen (avril 2017).