Jeu de piste | Pauline Créteur | mai 2019

Entre symbolisme et minimalisme, abstraction et références littéraires ou artistiques, Stéphanie Raimondi invite à des voyages infra-minces, de Caravage à Lissitsky, de Julien Gracq à Sebald, mais aussi de De Stijl à la forêt amazonienne. A partir de ces références, qui sont comme des icônes mais aussi les gardiens de son travail, elle pratique des déformations conceptuelles, matérielles et spatiales. Avec un certain art de la mise en récit, Stéphanie Raimondi provoque des décalages et des transpositions, comme des condensés de roman.
L’attrait pour le hasard et les rencontres fortuites, mais aussi pour l’attente, sont souvent au coeur de ces décalages. Ainsi, des pièces non-identifiables et un jeu de cartes inspiré du tarot semblent avoir été jetés par poignées dans les interstices d’un parquet calciné, créant une constellation terrestre. Chaque objet est comme un micro-événement, annonce une présence animale, végétale ou sacrée, l’espoir d’un retournement de situation ou d’un phénomène inattendu et silencieux. Stéphanie Raimondi convoque la force de l’image, qui émane de son travail sensible des matériaux, notamment du noyer et de laiton. Chacun de ces matériaux, bois, métal ou tissu, est utilisé avec finesse et fluidité, manipulé pièce par pièce. Ils font apparaître des motifs, parfois en réserve ou dans leur forme négative, qui marquent souvent le passage du temps matérialisé dans l’espace.
Stéphanie Raimondi offre à ces décalages qui font œuvre un nouveau cadre, « un cadre sensible » comme elle aime à le qualifier. Une certaine sensibilité à la notion de territoire est prégnante dans son travail, et plus particulièrement dans ses expositions. Elle fait de l’espace une mise en abime permettant le passage du motif réel au motif imaginaire, littéraire. L’espace devient comme une enveloppe, une pellicule au-dessous ou au-dessus de laquelle se situe l’exploration. L’immersion dans un reflet, une couleur ou dans la transparence semble alors possible. Au coeur de sa narrativité poétique, Stéphanie Raimondi offre au regard, lecteur ou prédateur, la possibilité de suivre des traces, de pister des souvenirs ou des symboles, de décrypter des songes. Un maillage sensible se crée alors, fait de surfaces épidermiques qui sont autant d’espaces intriqués et ancrés.

Pauline Créteur
mai 2019

Dialogue fictif entre Antoine Camenen & Marie Cantos | exposition Prédation, mars 2018

« Chacun se fait une image caverneuse et obscure de l’intérieur de sa tête. Chacun se fait une image caverneuse et obscure du ventre maternel. […] Les grottes furent de ce fait des crânes à rêves c’est-à-dire des utérus reproducteurs des êtres dont les images étaient accrochées aux parois. Nuits gravides, réservoirs cynégétiques, le monde paléolithique eut peur des retours de toutes ces images du jour et de tous ces êtres pourtant massacrés ou absents que les rêves imposent au corps qui dort. » Pascal Quignard, La Nuit sexuelle.

– Ça commençait comme ça : « Stéphanie remonte la piste des images, traquant leurs apparitions au fil du temps, des mythes, et peut-être des cultures. »
– Haha, comme Fitzcarraldo, le personnage de Werner Herzog ?! Ce n’est pas un peu cliché, ça ? Et toi, tu veux m’emmener sur ton territoire d’analyse de son travail ? Je ne suis pas certaine d’avoir envie de me laisser avaler. « Si un jaguar te voit comme un être capable de le regarder en retour – un soi comme lui, un toi – il te laissera tranquille. Mais s’il venait à te voir comme une proie – un cela – tu pourrais bien finir viande morte. »
– Ok, ok, Eduardo Kohn… Moi aussi j’ai lu Comment pensent les forêts. Ceci dit, c’est drôle que tu le prennes comme cela : Stéphanie me racontait justement que l’un des deux vêtements intitulé Prédation #1 s’inspirait des trajes da dança do tigre, ces costumes mexicains provenant de l’état du Guerrero : d’étranges combinaisons de tigre (jaguar), très raffinées, élégantes, et accessoirisées d’une corde avec laquelle les hommes se battaient à mort. [Pause.] On peut dire que, d’une certaine manière, son arrivée récente au Brésil lui donne l’occasion de pousser cette exploration dans des territoires plus obscurs.
– Certes, mais la lecture de Métaphysiques Cannibales de Viveiros de Castro, qui irrigue ses recherches actuelles, tente de déconstruire la relation fantasmée à l’altérité, à la figure même du sauvage. Il y a la possibilité d’être incorporé par le point de vue de cet autre.
– Pourtant… tu ne peux pas nier une certaine fascination.
– Pour ? Le Brésil ? – Oui, son imaginaire. Le cannibalisme, notamment. – Et en même temps, on sent bien qu’elle se méfie de cette fascination.
– Mieux : elle la met en scène. Tu as remarqué, étrangement, dans cette exposition, les œuvres, quand elles ne restent pas aux murs, les redoublent. Comme autant de parois, de peaux.
– Normal, non ? Comment coloniser l’espace ? (Y compris celui de la galerie.) Et puis, avec de tels sujets… on reste parfois à distance, on longe les murs.
– C’est vrai, Stéphanie m’a même parlé de « vitrification ». Cela va de pair avec le phénomène de fascination : quand on est littéralement médusé, pétrifié par ce que l’on regarde… que l’on s’y heurte presque.
– Tu sais que c’est même une technique de prédation : immobiliser sa proie par le regard, l’hypnotiser ?
– De manière générale, les œuvres de Stéphanie fonctionnent comme des pièges. Des pièges pour le regard… avec des yeux, des percées, des jeux de reflets, de perspectives inversées, etc. Et toute une phénoménologie propre à son rejeu de formes héritées du minimalisme…
– Oui, car ce sont aussi et surtout des pièges pour la pensée, précis et élastiques à fois, resserrant et desserrant leurs filets autour de références variées, voire variables. Ces références deviennent elles-mêmes des mailles de cet entrelacs, en capturant d’autres à leur tour. Butterfly Men, par exemple, est une sorte d’auvent… ou de store qui abrite et dérobe à la vue donc… paré de motifs pareils à des ocelles de paon et renvoyant aux chasseurs de papillons des Emigrants de W. G. Sebald.
– « Deux hommes en redingote foncée… portent une civière sur laquelle, cachée par un grand châle à fleurs en soie frangée, un homme devait être étendu. C’est le chasseur Gracchus. » On croirait reconnaître dans le store de Stéphanie le « grand châle à fleurs en soie frangée » que décrit ce même Sebald dans Vertiges.
– Attends… le chasseur Gracchus, le même que celui de Franz Kafka, mort lors d’une chasse ?
– Oui. Des images surgissent, ressurgissent et hantent Stéphanie. Elles se multiplient, se démultiplient. Un labyrinthe de parois vitrées – qui laisse voir et refuse l’accès.
– Et surtout : où l’on serait cerné par les images. Peut-être comme Gracchus, est-on devenu la proie, au cours de la traque.
– Mais alors, si l’on parle de fascination, est-ce que ce n’est pas précisément la chasse aux images qui se retourne contre elle-même ? Comme une chasse au papillon qui tournerait mal ?
– Oui !!! Comme dans La Nuit sexuelle ! « Le retour de bâton » : « la rétrospection interdite ».
– …
– « Le tueur tué, le prédateur devenu proie ».

Antoine Camenen et Marie Cantos, dialogue fictif, mars 2018.

Ce qui court dans les fossiles | Antoine Camenen

Dans l’exposition Qui Vive¹, le fameux doigt de Saint Thomas fouillait le cœur de la matière, la chair exhibée de l’image du Christ. On aurait pu y apposer le commentaire de Gaston Bachelard, tiré de La terre et les rêveries de la volonté : « Déjà la sensation tactile qui fouille la substance, qui découvre, sous les formes et les couleurs, la matière, prépare l’illusion de toucher le fond de la matière. Aussitôt l’imagination matérielle nous ouvre les caves de la substance (…) »². Alors, pour comprendre au fond ce que sont ces formes, je suis tenté de suivre le geste du saint incrédule. Et me chargeant des images et récits que m’amènent en trombe les œuvres de Stéphanie Raimondi, je décide de pénétrer moi aussi le matériau, et m’ouvre les caves de la substance.

Parmi les œuvres exposées, La Reine des serpents formait une large coupole en laiton, accueillant dans son creux un mélange d’eau et de poudre de marbre. Autour de ce baquet convergeaient des tourillons en noyer tournés (Sans-titre), l’ensemble peignant un paysage pour l’imagination, un bassin où des reptiles viendraient s’abreuver. C’est d’un roman – Sur les falaises de marbre³ – que l’artiste tire cette image. Mais la source se distille parmi les autres ; et de Sans-titre, on peut aussi penser, par exemple, aux bâtons de passeur. Ou se souvenir de Bachelard qui qualifiait l’animal – terrestre plus que les autres – de « trait d’union entre le règne végétal et le règne animal »⁴ (on pourrait d’ailleurs dire que Stéphanie Raimondi, elle, tire le dernier trait, celui reliant le végétal au minéral). Enfin, on peut se répéter les mots teintés d’étonnement que tint Chateaubriand, à propos du serpent : « on ne saurait dire où gît le principe de son déplacement »⁵. N’est-ce pas ce que tente d’élucider l’artiste, dans le champ des arts, quand elle accumule les images et les références ? Sa pratique ressemble à un effort pour capter l’origine de ce mouvement, tout en prêtant une oreille attentive aux matériaux. Elle suit l’itinéraire de ces formes premières renfermant quelque vérité impénétrable, archaïque et immémoriale… ces fossiles que l’humanité ronge dans ses mythes et ses récits, à travers les âges, et dont il faut révéler la vie séculaire.

Cicéron dans les Tusculanes (IV, 18) écrit : « Un homme qui s’est jeté (praecipitaverit) du haut du cap Leucate ne peut pas s’arrêter suivant sa volonté ». (…) Dans le De ira (I, 7) Sénèque le Fils reprend l’image de Cicéron de l’homme qui plonge dans l’abîme et commente ainsi le « plongeon de la mort » : non seulement l’homme précipité ne peut revenir en arrière mais il « ne peut pas ne pas parvenir là où il aurait pu ne pas aller ».⁶

Les forces auxquelles sont soumises les œuvres de Stéphanie Raimondi sont les mêmes que celles qui entraînent le plongeur du cap Leucate. Mais leur direction n’est pas imposée par la gravité. Ce sont des forces plus dynamiques qui les parcourent, proches de celles qui tendent le pin au bord de l’abîme de Gaston Bachelard – image de la volonté-puissance. Cet être vertical élance sa cime au-dessus du gouffre, il ne ploie pas ; au contraire, sa ligne défie la gravité. « [Le pin] n’est pas une matière, il est une force, une force autonome. Sa force, il la trouve dans sa projection même. »⁷ Parce que les formes, que Stéphanie Raimondi manipule, sont parcourues par ces forces, ses matériaux deviennent des conducteurs. Statiques, électriques – ils se sont chargés dans leur course immobile des rêveries des civilisations.

A Tale of two circles expose sensiblement cette action de la matière ; même format et mêmes motifs géométriques que le dessin de Malevitch – la fine plaque de laiton comporte deux cercles, dont un évidé. Le vert-de-gris, qui a léché la surface du laiton, y creuse des irrégularités et peint un premier cercle dont la couleur fascinante doit à la violence de la réaction chimique. Peu importe que la direction soit celle d’une croissance ou d’une déliquescence, la substance mortifiée par l’acide soulève subtilement une vie enfouie. En œuvrant en alchimiste, elle rend visible un mouvement intime ; car, de manière générale, « Ce que cherche l’alchimiste, c’est moins un germe désigné dans des formes emboîtées, que la matière de germination, que la force germante dans sa puissance universelle ».⁸ D’où cette impression, face à ses œuvres, d’une constante bascule entre la rigidité des formes, presque minérales, et les mouvements qui les traversent, vivants, d’ordre quasi aquatique. Au passage, le jumelage des matériaux dans La Reine des serpents suggérait à l’oreille un collage de mots : du laiton au laiteux. Les références se croisent, et c’est au bord d’une dialectique essentiellement souterraine que je trempe les lèvres, m’abreuvant de ces laitances qui remontent de la matière.

En 2015, La demeure d’Astérion offrait bien cette pluralité des sources propre à faire affleurer une nappe cachée. « Il faut des lignes d’images pour descendre. »⁹ L’installation confrontait un extrait du texte de Jorge Luis Borges et l’assemblage au sol de baguettes de laiton, représentant un labyrinthe. Je suis spectateur de récits abrégés. Le texte est tronqué, les baguettes rongées par l’acide. Le labyrinthe, motif d’un parcours tortueux et ramifié, est ici aplati au sol, comme si l’égarement propre à l’exploration des images était annulé. Manière de désamorcer l’efficacité du récit sur l’esprit. C’est le souhait d’un-e incrédule qui est exaucé, de celui ou celle qui aimerait se soustraire au tempo de la vision ; peut-être en gagnant un point de vue plus aérien, pour appréhender un temps plus large. Car les mythes auxquels se réfèrent ces images sont comme des alluvions, des formations que le courant dépose en bordure de notre Histoire. Ils ne constituent à vrai dire que de brefs arrêts dans la bouche de l’humanité. Comment lire alors ces récits dont les œuvres de Stéphanie Raimondi ont fait leur charge ? Ils sont comprimés dans des formes singulières, dans chacune de ses œuvres, synthétisant les figures qu’a accumulées le temps. « Dans la pierre (…) l’image, chaque image est fixée comme si l’épaisseur du minéral conservait la nuée, la flamme ou la cascade à tous les instants de sa métamorphose kaléidoscopique. Chacun d’eux, témoin immortel, est enregistré pour longtemps : pour toujours, à l’échelle de la brève saison humaine. »¹⁰ L’iconographie que ces objets déploient est volontairement hétéroclite, et l’œil finit par ne plus embrasser que les distances entre les références. Il n’y a, à proprement parler, plus de thème commun, plus rien à distiller des images qui m’apparaissent dès lors comme les déterminations aveugles d’une force. Il faut les étaler, pour les considérer bout à bout, afin que je puisse voir enfin dans quel mouvement elles sont prises – dans l’inertie d’un fossile. La vision d’E.W. Eschmann a finalement trouvé une main complice.

La roche, elle aussi, voudrait exister. Si nous connaissions ses instincts et les moyens propres à l’exciter et à la féconder, nous pourrions peut-être faire l’élevage de différentes espèces de marbre, comme nous faisons l’élevage des dahlias ou des chats siamois.¹¹

_______________________________________________________________________________________________________________

¹ Qui Vive, exposition personnelle de Stéphanie Raimondi, L’espace d’en bas, Paris, 21/10/2016-
06/01/2017.
² Gaston Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, Paris, José Corti, 1992, p. 32.
³ Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, Trad. Henri Thomas, Paris, Gallimard, Coll. « Blanche », 1942.
Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos, Paris, José Corti, 1948, p. 293.
Chateaubriand, Génie du christianisme, Gallimard, 1978, p. 531 : « Ses mouvements diffèrent de ceux de tous les animax ; on ne saurait dire où gît le principe de son déplacement, car il n’a ni nageoires, ni pieds, ni ailes, et cependant il fuit comme une ombre, il s’évanouit magiquement. »
Dans La terre et les rêveries du repos, p. 294, Bachelard poursuit : « Le serpent est, en nous, un symbole moteur, un être qui n’a « ni nageoires, ni pieds, ni ailes », un être qui n’a pas dévolu ses puissances motrices à des organes extérieurs, à des moyens artificiels, mais qui s’est fait le mobile intime de tout son mouvement. »
Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi (1994), Gallimard, Coll. « Folio », no 2839, Paris, 2016, p. 191.
G. Bachelard, L’air et les songes, Paris, José Corti, 1943, p. 169-171.
G. Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, op. cit., p. 241.
Ibid, p. 399.
¹⁰ Roger Caillois, L’écriture des pierres, Genève, Skira, 1970, p. 121.
¹¹Ernst W. Eschmann, Entretien dans un jardin, suivi de Lettres imaginaires, Paris, Stock, 1943.

Antoine Camenen (avril 2017).

Démêler les fils | Géraldine Sfez

Depuis quelques temps, le récit s’est ménagé une place, dans la pratique de Stéphanie Raimondi, sous une forme plus explicite. Si ses premières pièces provenaient pour la plupart d’une image mentale à laquelle elle donnait forme et qui constituaient les prémisses d’un récit, son travail s’est en quelque sorte ramifié ou, pour employer une métaphore archéologique, sédimenté. Stéphanie Raimondi part moins d’une image que d’un récit – de Duras, Quignard, Borges ou encore Moravia…. Continue reading